9^^

^^^^^r^uKr^^^,

>^ -V'^

r-

/■

Yr \ r^-u /

M

1

V

'V V

t

:ii

H

T^y* 'h'

-■iO--

;^J^-.

"^A

^

H

X

xir^

i^^^-v-^ -^

■>^

f^^

LES JUIFS

EN FRANCE, EN ITALIE

El

EN ESPAGNE

Paris. Imp. Wiitersheim, rue Montmorency, 8,

LES JUIFS

' EN FRANCE '

EN ITALIE ET EN ESPAGNE

RECHERCHES SUR LEUR ETAT

DEPUIS LEUR DISPERSION J C S Q L 'A NOS JOURS

SOUS LE RAPPORT

DE LA LÉGISLATION, DE LA LITTÉRATURE ET DU COMMERCE

I. BEDARRIDE

AVOCAT A LA COUR IMPÉRIALE DE MONTPELLIER, ANCIEN BATONNIER, CHEVALIER DE LA LÉGION d'HONNEUR

Deuxième édition, revue et corrigée

ii

? Ç

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1 861

Tous droits réservés

PRÉFACE

Nous sommes encore trop voisins de l'époque oii les Juifs, privés de leurs droits, étaient soumis aux plus humiliantes distinctions, pour que la prévention dont ils ont été trop longtemps victimes se soit entièrement effacée. Grâce aux progrès des lumières et aux bienfaits de nos institutions, ce reste d'un vieux préjugé disparaît chaque jour; la piété, plus éclairée, apprend à regarder tous les hommes en frères; elle ne voit plus dans le culte qui diffère du sien un outrage fait à la Divinité, et respectant ce que Dieu per- met, elle ne se persuade pas que la sagesse divine, pour assurer le salut d'une partis du genre humain, ait condamné l'autre à une réprobation éternelle.

C'est lorsque les idées religieuses se sont ainsi épurées, qu'il est possible d'apprécier avec impartialité ces nombreuses accusations qui, pendant tout le cours du moyen âge, n'ont pas cessé de pour- suivre les Juifs, au milieu de tous les peuples et dans toutes les parties du monde. Étrange spectacle que celui de ces hommes qui, pour conserver le dépôt sacré de leur foi, bravaient les per- sécutions et le martyre; qui, ne pouvant désarmer le fanatisme, ne trouvaient de refuge ni dans la charité des prêtres, ni dans la justice des rois; qui, s'efforçant d'enrichir leur pays par leur in- dustrie, leurs connaissances, leurs talents, ne pouvaient parvenir à se faire considérer comme des hommes; qui, demandant en vain une patrie, n'obtenaient de leurs oppresseurs que des massacres, des spoliations, du mépris, jusqu'à ce qu'enfin la mesure étant com- blée, leurs cœurs avaient cessé de comprendre toute idée du juste et de l'injuste: Véritables cadavres vivants qui ne savaient plus que deux choses : pratiquer avec scrupule leurs observances reli-

2092905

îi PRÉFACE.

gieuses et ramasser de l'or pour assouvir au besoin la cupidité de leurs persécuteurs... Et l'on s'étonnerait qu'au milieu de pareilles calamités, d'aussi longues et aussi terribles persécutions, quel- ques-uns de leurs docteurs, oubliant les principes de charité que la loi de Mo'ise commande aussi bien que l'Évangile^ aient pu maudire les nations étrangères ! Et l'on serait surpris que ces in- fortunés, cherchant en vain des frères, et ne trouvant que des op- presseurs, se soient repliés sur leurs croyances religieuses, se soient isolés des autres hommes, nourrissant peut-être dans leurs cœurs des haines trop légitimes!... Une fois la cause connue, il faut bien en admettre les conséquences. Mais ces déplorables ressentiments, qui sont loin d'avoir été universels parm i les Juifs, leur foi reli- gieuse ne les a jamais sanctionnés; la charité envers tous, l'oubli des injures n'ont jamais cessé d'être des vertus prescrites par le Mosaïsme. Depuis que l'ère des persécutions a cessé, l'empresse- ment des .luifs à s'affiliera la grande famille est venu protester» contre les reproches qu'on leur avait injustement adressés; une régénération complète s'est opérée; dès lors, le jugement qu'on était forcé de porter sur leur état présent devait faire sentir la né- cessité de réviser celui qu'on avait porté sur leur état passé (o).

On ne peut se dissimuler qu'une histoire complète des Juifs est encore à faire. On a beaucoup écrit sur les Juifs anciens. Prideaux et le père Berruyer ont donné l'histoire du peuple de Dieu ; mais ces auteurs ont écrit sur les Juifs bien moins pour les Juifs eux- mêmes, qu'en vue de la religion chrétienne ; un ouvrage récent a ouvert sur ce sujet une carrière nouvelle. Salvador, dans son His- toire des hutitutions de Moïse et du peuple hébreu {b), a pré-

(a) L'Institut proposa, en 18-2:^, de rechercher quel fut» l'état des Juifs pen- dant le moyen âge. Six mémoires furent envoyés au concours. Trois des con- currents ont fait, depuis, imprimer leur travail; ce sont SI.M. Bail, Beugnot et Depping. Ces divers écrits se distinguent par une sage tolérance;' les deux derniers, surtout, contiennent de savantes recherches; pour moi, qui mo suis trouvé parmi les concurrents, je n'ai pas abandonner un travail qui m'intéressait comme Israélite; aussi, je l'ai considérablement augmenté, et sortant des limites posées par l'Institut, j'ai tùcbé de pré.senter l'état des Juifs depuis la ruine de Jérusalem jusqu'à nos jours.

(b) 5 volumes in-8o ; Ponthieu, 18-28.

PRÉFACE. m

sente l'état des Juifs anciens sous un jour plus vrai ; il a fait jus- tice d'un grand nombre d'erreurs que les philosophes du dernier siècle, en haine de la religion chrétienne, avaient entassées contre la loi de Moïse.

Quant aux Juifs modernes, l'histoire de Basnage, qui est à peu près la seule, est sans contredit riche en détails, mais les faits y sont recueillis le plus souvent sans critique, de longues dissertations encombrent la marche de ce livre et en rendent ainsi la lecture im- possible. Les huit volumes de Basnage pourraient rigoureusement être réduits à un seul. Sans doute, il est difficile de jeter de l'intérêt sur une histoire l'on ne rencontre aucun de ces grands événe- ments qui captivent l'imagination; une longue chaîne de persécu- tions, une série de lois plus ou moins empreintes de fanatisme, voilà le principal pivot sur lequel roulent les annales des Juifs modernes ; il est difficile dès lors d'inspirer un intérêt soutenu, impossible d'éviter une nomenclature fastidieuse du persécuteurs et de victimes.

Notre siècle est cependant plus propre qu'aucun autre au succès d'un pareil travail ; le progrès des lumières a fait justice des persé- cutions religieuses, et si dans les diverses parties du monde oii ils sont disséminés, les Juifs n'obtiennent pas toujours une égale liberté, du moins, dans le plus grand nombre, leur émancipation n'est plus un problème.

En France, aux États-Unis, dans les Pays-Bas, la Hollande, il n'existe plus de distinction entre les divers cultes. Les États de l'Allemagne en maintiennent encore quelques-unes qui ne tarde- ront pas à s'évanouir devant les efforts persévérants d'une généra- tion qui se montre digne au plus haut degré du titre de citoyen (a); le progrès vers les idées de justice se fait sentir dans la Turquie, dans la Perse, l'Egypte et dans tout l'Orient.

La Russie, la Pologne sont encore en arrière : cependant la ques-

(a) Depuis notre première édition une ordonnance de l'Empereur d'Autriche a supprimé une grande partie des restrictions qui frappaient les Israélites. C'est un progrès que nous constatons avec bonheur. La Prusse vient do dé- clarer les Juifs admissibles à tous les emplois. Les changements de gouverne- ment qui s'opèrent en Italie, en plaçant les Juifs italiens sous la domination de Victor Emmanuel, ont fait uaitie pour eux uuo ère de liberté.

IV PRÉFACE.

tion de l'émancipation des Juifs y préoccupe depuis longtemps les esprits, de grandes améliorations ont eu lieu ; il n'y a qu'un pas à faire pour que là, comme dans les autres parties de l'Europe, les Juifs puissent rentrer dans la plénitude de leurs droits. Le czar, dont les vues sont si élevées, qui poursuit avec une si louable persévérance l'émancipation des serfs, ne saurait maintenir le servage des Juifs. L'Angleterre vient de donner un grand exemple et d'offrir un fécond enseignement.

Que d'efforts n'a-t-on pas faits dans un pays les idées de tolé- rance et de liberté sont si répandues, pour empêcher l'admission des Juifs au Parlement ! Que de sophismes les nobles lords n'ont-ils pas entassés pour légitimer cette exclusion ! Ce n'était pas seulement l'esprit de haine et de fanatisme qui était mis enjeu : il semblait que c'en était fait du salut du pays si un Juif acquérait le droit de con- courir à la confection des lois.

Ces principes rétrogrades n'ont pas obtenu la sanction du peuple anglais. Les électeurs de la cité de Londres leur ont opposé la plus noble résistance. Déjà l'on avait vu les fonctions de lord-maire con- fiées par eux à un Juif éminent, l'alderman Salomons; l'entrée au Parlement devait suivre de près cette consécration du principe sacré de la liberté des croyances.

Vainement une formule surannée de serment élevait devant l'élu de la cité une barrière qu'on croyait insurmontable; nous avons vu, pendant plusieurs années, un membre de cette maison Roths- child, qui porte si haut et si pur le nom d'Israélite, attendre réso- lument que la barrière s'abaisse; et l'année 1858 a été témoin de ce triomphe éclatant, remporté par la raison humaine sur les restes d'un vieux préjugé.

L'élu de la cité, le baron Lionel de Rothschild, a prêté le serment que lui prescrivait sa consience, et les voûtes du Parlement ont retenti de ces mots prononcés par un Juif : Que Jéhova me soit en aide. Rome offre encore un singulier contraste. Lorsque toutes les na- tions persécutaient les Juifs, ils trouvaient un refuge auprès du Saint- Siège; aujourd'hui, que presque tous les peuples ont entendu la voix de la raison, les papes ont essayé de renouveler les anciennes ordon-

PRÉFACE. V

nances qu prescrivaient aux Juifs de se renfermer dans le ghetto, d'entendre un sermon pour leur conversion. Tel est l'esprit rétro- grade du gouvernement pontifical, qu'en plein xix^ siècle, un enfant a pu être enlevé à ses parents juifs, sous prétexte qu'une nourrice catholique lui aurait fait administrer le baptême!...

L'indignation générale qu'a soulevée ce fait, ressuscité du moyen âge, a pu apprendre au chef de l'Église qu'un retour vers le passé est désormais impossible, et que c'est fausser la religion que de la mettre en désaccord avec les idées de justice.

Lorsque les Juifs se rétablissent en Portugal, lorsqu'ils pénètrent même sur la terre classique de l'inquisition, il est pénible de les voir en butte à des persécutions oîi le fanatisme a toujours exercé moins de ravages. Et quel pourrait être le but d'une aveugle intolé- rance? Quel serait le résultat des persécutions religieuses? Est-ce bien aujourd'hui qu'il doit être permis de songer à mettre en pra- tique le Compelle intrare ? On pourrait même se demander si l'esprit de prosélytisme est convenable de nos jours, dût-on n'em- ployer que des voies de douceur. Quelques philanthropes dont les in- tentions sont sans doute pures, paraissent s'être abusés sur ce point. Dans divers pays, il existe des sociétés dont le but est la conver- sion des Juifs ; les personnes qui les composent sont sans doute de bonne foi ; mais une seule observation fait sentir le vice de sem- blables institutions. Dans certains États ces sociétés sont compo- sées de Catholiques, dans d'autres elles se composent de Protes- tants (a). Le Juif qu'on voudrait convertir ne pourrait-il pas dire aux convertisseurs chrétiens : Avant de m'attirer à vous, lâchez de vous mettre d'accord ; entre le Catholicisme et le Protestantisme, à qui faut-il donner la préférence? Cette observation n'aurait pas échapper aux fauteurs du prosélytisme ; elle les aurait tenus en garde contre des idées qui peuvent séduire au premier abord ; mais des philanlhrophes éclairés et de bonne foi ne sauraient se dissimuler que si une pareille institution n'est pas dangereuse en leurs mains,

(a) Cooper, dans ses lettres sur les États-Unis, parle d'une société de Juifs pour la conversion des Chrétiens, formée dans l'État de New-York,

\i PRÉFACE.

elle pourrait devenir funeste, si elle était exploitée par un aveugle fanatisme. Une fois le métier de convertisseur établi, il n'y aura qu'à changer les hommes pour mettre la violence à la place de la per- suasion. Du reste, il est bien difficile de croire que les efforts que l'on pourrait faire aujourd'hui pour la conversion des Juifs, pussent opérer ce que dix- huit siècles de persécutions n'ont pas fait. Loin que le nombre des Juifs ait diminué, la population juive, dans le monde connu, est aujourd'hui plus considérable qu'elle ne l'était du temps de Jérusalem (a). On s'accorde assez généralement à dire quelle doit s'élever à six ou sept millions. Ce calcul, qui est basé sur des données positives, pour les principaux Étals de l'Europe, n'est con- jectural que pour ceux de l'Asie et de l'Afrique; mais il est certain que les Juifs sont infiniment plus nombreux dans cette partie du monde que dans l'Europe, et l'on sait avec quelle rapidité la popula- tion juive tend à s'accroître. Voilà donc ce qui reste de cette popu- lation que tant de pouvoirs coalisés ont voulu anéantir pendant di.\.-huit siècles, qui, avant la ruine de Jérusalem, avait perdu plus de deux millions d'hommes dans les guerres, et qui, depuis la dis- persion, en a perdu au moins autant dans les persécutions... Après un pareil tableau, qui pourrait de bonne foi se bercer aujourd'hui de l'espoir d'éteindre la religion juive? Quelle peut être, pour le Christianisme, l'utilité de ces rares conversions que l'on obtient après tant d'efforts, ou qu'on achète à prix d'argent? Ne se- rait-il pas plus convenable de songer à faire des Juifs de bons citoyens, que de s'obstiner à vouloir en faire de mauvais Chrétiens? Puissent ces réflexions rectifier les idées dont quelques esprits sont encore imbus 1 Puissent-elles apprendre aux Juifs eux-mêmes que leur croyance religieuse doit leur être d'autant plus sacrée qu'elle a coûté à leurs pères plus de sacrifices pour en conserver le dépôt! Qu'ils sachent bien, ceux qui dissimulent leur qualité de Juif, de crainte de se trouver en face d'une déplorable prévention, que le règne des préjugés est passé, que si leurs pères ont longtemps

[a] Quelques écrivains ont porté le nombre des Juifs actuellement existants, à douze ou treize millions. Ce nombre parait exagéré; mais on peut ailmettre qu'il eu existe de six à sept millions. (M. Bail, Des Juifs auxixe siècle, p. 9.)

PRÉFACE. VII

courbé leur tête sous d'humiliantes distinctions, c'est à eux à se relever du sein de la poussière des lois flétrissantes les avaient refoulés.

C'est ainsi que s'effaceront les dernières traces des distinctions reliijieuses. Il n'en existe bientôt plus en France, les hommes éclairés de tous les cultes comprennent qu il vaut mieux rivaliser de charité et de wrtu que d'aller à la conquête de quelques prose lytcs. aussi les progrès immenses qu'ont faits les Israélites dans toutes les carrières attestent combien ils étaient dignes des bien- faits de la civilisation.

Si le moyen âge ne nous offre pas un pareil exemple, il ne faudrait pas en conclure que tout soit à dédaigner dans l'histoire des Juifs pendant cette période.

On se représente en général les Juifs du moyen âge ou comme de méprisables usuriers, ou comme des hommes superstitieux et ignorants ; il est cependant bien loin d'en être ainsi. La longue chaîne dhumiliations qui a pesé sur eux a été parfois interrompue ; quelques éclairs ont brillé de loin en loin à travers les ténèbres épaisses dans lesquelles on avait voulu les ensevelir. Au sein même des persécutions, les Juifs ont su conquérir des droits la recon- naissance des nations. Par une sorte de fatalité qui semble avoir voulu protester contre linjustice de leurs oppresseurs, le nom de ces proscrits se rattache aux événements les plus importants du moyen âge. Le commerce leur est redevable de découvertes utiles ; les sciences et la littérature ont puisé d'importants secours dans les écrits émanés d'eux, comme auteurs ou comme traducteurs : leurs efforts, bien qu'imparfaits dans toutes les branches des con- naissances humaines, n'ont pas été totalement perdus.

Ces faits, trop généralement méconnus, ont besoin d'être mis en lumière. Il n'est pas de préjugés susceptibles de résister à la puis- sance des monuments historiques.

C'est pour atteindre ce but que nous nous sommes livré aux recherches que nous publions sur l'état politique et littéraire des Juifs en France, en Espagne et en Italie. Il serait sans doute intéres- sant de pouvoir étendre ce travail aux autres Étals de l'Europe

VIII PRÉFACE.

mais on est forcé de reconnaître que l'histoire des Juifs au moyen âge a été à peu près partout la même. Les mêmes tribulations, le même sort, semblent leur avoir été partout réservés, avec cette différence qu'en France, en Espagne et en Italie, les Juifs ont pris une part active au mouvement que les Arabes avaient imprimé à la littérature et aux sciences, que ils ont eu une position commer- ciale longtemps soutenue, et que leur présence semble se lier plus intimement aux grands événements dont l'Europe a été le théâtre. C'est donc dans ces contrées qu'il importe surtout de les étudier. Puisse notre exemple engager quelque autre écrivain à compléter une œuvre que très-vraisemblablement nous n'aurons fait qu'ébau- cher!

LES

JUIFS EN FRANCE

EN ITALIE ET EN ESPAGNE

CHAPITRE PREMIER

DEPUIS LA RUINE DE JÉRUSALEM JUSQU'A CONSTANTIN

Avant la ruine de Jérusalem, les Juifs n'habitaient pas exclusivement la Judée. Leur dispersion, bien antérieure à la naissance de Jésus-Christ, ne date pas de l'ère chrétienne, et ne peut èlre rattachée à l'ori- gine du Christianisme comme un effet de la répro- bation divine.

Depuis la captivité d'Egypte, les rois assyriens avaient envahi plusieurs fois la Terre-Sainte; Salma- nazar avait amené les dix tribus captives et avait repeuplé la Judée par des colonies.

Les Juifs dispersés s'étaient répandus chez les Médes, les Parthes et dans toute l'Asie; ils avaient pénétré dans la Chine (1).

1

2 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET EN ESPAGNE.

Ninive, Babylone en contenaient un grand nombre; c'est delà qu'Esdras les ramena du temps de Cyrus.

Alexandre le Grand, fondant la ville d'Alexandrie, y introduisit une colonie juive; les Juifs s'étaient tellement assimilés aux Grecs, qu'ils avaient fini par devenir étrangers à la langue hébraïque, au point que Ptolémée Philadelphe fut obligé d'avoir recours à des interprètes venus de Jérusalem, pour avoir la traduc- tion du Pentateuque connue sous le nom de version des Septante.

Les Juifs hellénistes étaient si nombreux qu'Osias avait fait bâtir un temple à Héliopolis sur le modèle de celui de Jérusalem.

Cependant, malgré leur dispersion, les Juifs conser- vaient un profond attachement pour la mére-palrie.

Le temple de Jérusalem était toujours le centre de leur foi reliiçieuse.

C'est qu'ils venaient, de toutes parts, célébrer leurs solennités et qu'ils envoyaient leurs offrandes.

La Judée pouvait donc disposer d'une force impo- sante; elle contenait plusieurs millions d'habitants (a),

(a) On a peu de données positives sur la population de la Judée : il en est de ce peuple comme de tous les peuples de l'antiquité; à défaut de documents officiels, on n'a pu se baser que sur des con- jectures. Quelques auteurs, suivant le calcul de Josèphe qui donnait ] 5.000 habitants par bourg, ont porté la population de la Judée jusqua 66 millions d'habitants. Il suffit dénoncer ce calcul pour en sentir l'exagération." Ce qui pourrait amener à un calcul plus positif, c'est que l'on sait que la Judée payait à Rome, tous les ans, l'équi- valent de 4,450,000 fr. d'impùt.

Cet impôt se composait du centième denier sur les terres et d'une capitation de 8 sols environ par tête. Eu supposant que la moitié

DE LA RUINE DE JÉRUSALEM A CONSTANTIN. 3

sans compter les nombreux Juifs répandus chez les autres peuples (a).

Il ne faut donc pas être surpris que Jérusalem ail pu résister longtemps aux armées romaines, et que la guerre qu'elle soutint contre Titus lui ait coûté 1,500,000 combattants.

C'est à partir de cette époque, la plus désastreuse pour Israël, que nous suivrons les Juifs en Occident.

Pompée avait amené à Rome un grand nombre de captifs. Ils s'étaient dispersés dans l'Italie, et peu à peu ils étaient parvenus à se faire affranchir. Rome combattait ses ennemis, mais elle accueillait dans son sein ceux, qu'elle avait vaincus. Elle respeclait les usages qu'ils suivaient, les dieux qu'ils apportaient; les mots de fanatisme religieux et c^'in/o/eVance y étaient encore ignorés. Les Juifs purerit en faire l'expé- rience : à peine étaient-ils établis à Rome qu'on les voit élever librement une synagogue; réunis dans un quartier au delà du Tibre, ce qui les fait appeler par les poêles {iransiibcrini), ils y professent leur culte avec une entière liberté. Du temps de Pompée, on en comptait plus de 4,000, et la synagogue des affranchis de Rome {libertini) envoyait tous les ans ses présents à Jérusalem {b); leur nombre augmentait de jour en jour dans la ca{)italede l'empire; César avait accordé à plu- sieurs d'entre eux le droit de bourgeoisie; peu à peu

provînt de la taille des terres et l'autre moitié de la capitalion, oa aurait de 6 millions d'habitants.

(a) Sous Caligula, on en compait en Egypte un million.

(b) Tacite, Annales, liv. II.

4 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET EN ESPAGNE.

ils l'obtinrent tous, et leur reconnaissance pour leur bienfaiteur se manifesta de la façon la plus énergique. Lors des funérailles de cet empereur, on remarqua leur empressement à lui rendre les derniers devoirs (a). Auguste, qui avait connu leur attachement pour César, leur voua toute sa bienveillance ; plusieurs d'entre eux étaient en honneur auprès de lui, et le poëte Fus- cus Aristius, ami d'Horace, partageait avec ce dernier les bonnes grâces de l'empereur (6).

A cette époque, on voit l'état des Juifs à Rome prendre une plus grande consistance, et lorsque, après la mort d'Hérode, les députés de Jérusalem viennent implorer la protection d'Auguste, 8,000 affranchis se joignent à eux. La population juive avait reçu alors un grand accroissement ; les Juifs habitaient trois quar- tiers différents : le Vatican, qui était le quartier des marchands; la vallée Egérie et l'île du Tibre, près le pont Fabrice (c). C'était au Vatican qu'ils avaient leur synagogue et leur cimetière, et le Dieu des Juifs était invoqué dans le même lieu d'où plus tard furent lancés contre eux tant d'anathèmes.

Sous Auguste, les Juifs avaient à Rome une maison

(a) Prœcipue Judœi qui etiam noctibus continuis 'bustum frequentârunt. Suétone, Vie de César, p. 84.

(b) L'épître 10 du livre P"" d'Horace est adressée à Fuscus Aristius. Dans la satire Ô du liv. 1*^, Horace rencontre Fuscus qui se dirigeait

vers le temple; il veut le retenir, Fuscus lui répond : Hodie Irige- sima sabbata vin' tu curtis Judœis oppedere? Cette désignation du 30e sabbat doit répondre à la section du Pentateuque lue dans le temple. Le n" de celle section est pris pour indiquer le quantième du sabbat.

(c) Vassiusde Magnit., Rom. vet., t. i, p. 150-6.

DE RUINE DE JÉRUSALEM A CONSTANTIN. 5

de jugement (BethDim). Ce fut que saint Paul se présenta lorsqu'il vint soutenir son appel devant Cé- sar; la juridiction de ce tribunal s'appliquait surtout aux matières religieuses; mais comme la législation de Moïse embrassait à la fois la loi civile et religieuse, les Juifs s'adressaient à lui pour vider leurs différends, quoique leur qualité de citoyens les rendît d'ailleurs justiciables des tribunaux romains (a). A la tète du Beth-Dim figurait un chef qui était regardé comme prince de la nation. Les empereurs professaient pour ceux qui étaient revêtus de celte dignité la plus grande vénération (6), ils leur accordaient des distinctions ho- norifiques, et plusieurs d'entre eux étaient parvenus à la préfecture honoraire. ^

La maison de jugement ou Beth-Dim, établie à Rome sous Auguste, entretenait des relations avec Jérusalem : aussi lorsque saint Paul s'adressa à ce tribunal, les principaux d'entre les Juifs qu'il convo- qua (c) lui répondirent qu'ils n'avaient reçu aucune information de Jérusalem. Grâce à la liberté dont ils jouissaient dans l'empire, les Juifs pratiquaient avec scrupule leurs observances religieuses ; nous voyons notamment qu'ils ne violaient pas le jour du sabbat, et

(a) Juvénal leur fait un reproche de leur attachement pour la lé- gislation de Moïse :

Romanas autem stulte contemnere leges, Judaïcum ediscunt et docent et metuunt jus.

{b) Eis qui judaicam siiperstUionemsequuntur, divi Severus et Antoninus honores adipisci permiserunt. (Leg. 3 in f., ft'., De decur.)

(c) Acte apost., 28.

6 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET EN ESPAGNE.

les empereurs professaient tant de respect pour leur culte que les lois les dispensaient, ce jour-là, de toute espèce de travail. Cette exemption s'étendait même à ceux qui exerçaient des fonctions publiques. On ne pouvait, ce jour-là, les appeler en jugement, ni pour une affaire privée, ni pour une action publique (a), et Auguste poussa les choses au point qu'ayant com- pris les Juifs parmi ceux à qui il faisait distribuer tous les mois du blé ou de l'argent, il ordonna à ses officiers de garder leur portion jusqu'au lendemain lorsque la distribution devrait avoir lieu un jour de saibat. Celte protection spéciale des empereurs, ce respect public pour les pratiques de leur religion permettaient aux Juifs de conserver leurs mœurs na- tionales.

Ils étaient encore si voisins du temps la plupart d'entre eux vivaient à Jérusalem, qu'ils devaient re- garder comme une chose naturelle de se faire juger d'après leurs lois. Bien loin de s'y opposer, les lois ro- maines, tout en déclarant que comme citoyens romains les Juifs sont soumis au droit commun, donnent ce- pendant une force exécutoire aux sentences rendues par les rabbins qu'ils auront choisis pour leurs juges (b). Il est probable que ces jugements rendus par des juges juifs devaient se reproduire souvent et qu'on y

(a) In festivitatibus aut sabbatis suis Judœi corporalia mu- nera non abeant, neque quidquam faciant, neque propter pu- blicam prLvalamve causani, in jus tocenlur. (Cod., De Jud., leg. 3, § fin. : ff., DeDecur.; leg. 16, § 6, ff., De excus. tut.)

(b) Leg. 9, Cod., DeJudœis.

DE L.4. RUINE DE JÉRUSALEM A CONSTANTIN. 7

suivait les formes usitées en Judée; c'est là, sans doute, ce qui avait appris à Martial à distinguer le serment judaïque du serment commun (a), quoiqu'il n'apparaisse pas que, dans la juridiction ordinaire, on soumît les Juifs à des formes particulières de ser- ment (6).

Il n'y avait entre eux et les Romains aucune ligne cTeHlémarcation, ils ne différaient que dans la pra- tique de leur culte: à cet égard, leur liberté était en- tière, ils célébraient leurs solennités publiquement et avec pompe, ils allaient môme jusqu'à illuminer leurs maisons les jours de fête (c).

Loin de mettre obstacle à leurs réjouissances, les Romains en faisaient au contraire un objetde curiosité. Les poètes se permettaient bien quelques sarcas- mes sur ce qu'ils appelaient leur crédulité (d), mais ils n'en professaient pas moins d'estime pour ceux qui s'en montraient dignes, ainsi que le prouve l'amitié d'Horace pour le poëte Fuscus Aristius (c).

(a) Jura verpe per anchialum.

On a beaucoup discuté sur la signification de ce mot : quelques critiques ont prétendu que c'était le nom d'une ville ; d'autres ont présenté d'autres suppositions. Ce mot se compose probablement de trois mots hébreux ana chai el, qui signifieraient sur la vie de Dieu, iurer per anchialum, c'était donc jurer par le Dieu vivant.

(b) Juda'i communi romano jure viventes adeant solenini morejudicia, omnesque romanis legibus conférant et excipiant açtiones (Leg. cit.)

(c) Sat. 5, Perse :

Herodis venere dies, unctaîquefenestrao Uispositae pinguem nebulam vomere lucernae.

(d) Credat judeeus Apella. (Uobacb.)

(e) IVfartial (liv. H, épig 95), s'adresse à un poëte juif qui 91e-

8 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET EN ESPAGNE.

Dans ces derniers temps, cependant, la population juive de Rome dut changer de caractère.

Le nombre des Juifs grossissait de jour en jour, et c'étaient des malheureux échappés aux troubles qui désolaient leur patrie, qui venaient à Rome chercher un refuge; la vue de ces nouveaux venus, réduits à exercer les métiers les plus bas pour vivre, jeta quel- que déconsidération sur leurs frères ; aussi les poètes les représentent comme vendant des allumettes (a), achetant des verres cassés, ramassant du foin, coupant les bois de la déesse Egérie, faisant le métier de devin, enfin, mendiant lorsqu'ils ne pouvaient faire mieux; mais on ne voits^élever contre eux aucune de ces ac- cusations d'usure et de cupidité qui, plus tard, ont été pour eux la source des plus grands maux. Ce ne furent donc point leurs méfaits qui leur firent perdre par intervalles la faveur qu'ils avaient obtenue sous le règne d'Auguste. Ce qui arma à diverses reprises le Paganisme contre eux, ce furent les efforts de leurs frères d'Orient pour relever leur temple et la lutte

disait (le ses vers :

Quod niniium li\ es nostris et ubique libellis

Detrahis, ignosco, verpe poeta, sapis. Cur negas, jurasque mihi per templa tonantis :

Non credi, jura verpe, per anchialum.

(rt) Martial (sep. Sat.) Transtiberinus ambulator qui pallen- tin sulfura fractis, permutât titrels

Juvenal (satire 3), se plaint de ce que le bois de la déesse Égérie, est livré aux Juifs :

.... Sacri fontis nemus et delubra locantur. Judaeis

DE RUINE DE JÉRUSALEM A CONSTANTIN. 9

qu'à chaque instant l'empire avait à soutenir en Judée.

Auguste les avait hautement protégés; il n'en fut pas ainsi de Tibère : soit qu'il eût l'intention de sévir contre ceux qui conservaient des relations avec Jéru- salem, soit qu'il eût à cœur de s'opposer à l'influence des doctrines nouvelles qui menaçaient la métropole, Tibère proscrivit l'exercice dans Rome des rites juifs; il ordonna que les sectateurs de ces rites sortiraient de Rome, eux et les prosélytes qu'ils avaient faits (a). Cet édit avait été porté, d'après Joséphe, à l'occasion d'une dame romaine nommée Fulvie, qui, après avoir embrassé le Judaïsme, avait fait don d'une somme Gons\dérah\e à Jérusalem. Tibère avait ordonné que 4,000 des affranchis établis à Rome seraient trans- portés dans la Sardaigne. Séjan fit exécuter rigoureu- sement cet ordre dont il avait été le principal instiga- teur; mais, après sa mort, Tibère le révoqua.

Leurs malheurs furent plus grands sous le règne de Galigula; ce prince avait conçu la folle pensée de se faire adorer comme un Dieu. Jaloux d'exécuter ses ordres, Pétrone, son digne ministre, veut faire placer la statue de son maître dans le temple de Jérusalem ; toute la Judée se soulève, et les Juifs se font massacrer avant de fléchir le genou devant une idole. Galigula, indigné de leur résistance, vengea sur les Juifs de Rome la rébellion de leurs frères d'Orient.

(a) Judœorum juventutem per speeiem sacramenti in pro- vincias gratioris cœli distribuit, reliquos gentis ejusdem vel similia sectantes iirbe summovU. i^Suétone, in Tiber., § 36.)

10 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET EN ESPAGNE.

Claude succéda à Caligula; sous son règne, les Juifs, divisés entre eux, excitèrent quelques troubles; Claude leur ordonna de fermer leur synagogue ; mal- gré cette injonction, ils persistèrent à s'assembler, et un décret les bannit de Rome. Il ne paraît pas que cet exil eût reçu d'exécution.

Néron, à son avènement au trône, trouva les Juifs nombreux à Rome; mais, dans la Judée, des troubles se manifestaient chaciue jour, et la domination ro- maine était menacée. Néron futobligé de combattre ce peuple qui, après un long asservissement, retrouvait encore toute son énergie, et pendant que ses soldats luttaient contre la Judée, il faisait impitoyablement massacrer les Juifs de Rome pour se défaire de ceux qui prêcbaient le Christianisme.

Vespasien consacra la majeure partie de son règne à combattre contre Jérusalem; il trouva dans les Juifs une résistance que jamais aucun autre peuple n'avait opposée aux aigles romaines, et après avoir déployé des efforts inouïs, après avoir, pendant plusieurs an- nées, arrosé la Judée du sang de ses soldats, il fut réduit à léguer à son fils le soin de terminer une guerre dans laquelle il avait éprouvé plus de revers que de succès.

Titus, plus heureux que son père, arrivant avec des troupes fraîches contre une nation qui s'épuisait chaque jour, parvint à s'approcher de Jérusalem, et, sous les murailles de cette ville héroïque, il livra sans aucun fruit cent batailles la valeur romaine recu- lait devant l'audace des soldats juifs. Désespérant de

DE LA RUINE DE JÉRUSALEM A CONSTANTIN. 11

les vaincre, Titus ne vit d'autres ressources que de les réduire par la faim. Il rangea son armée autour de Jérusalem, et celte malheureuse cité vit s'introduire dans son sein la famine et les dissensions intestines qui bientôt marquèrent le jour fatal de sa défaite, Titus planta les aigles romaines sur les cendres de Jérusa- lem, après une lutte qui coiita 1,500,000 hommes aux vaincus, mais le vainqueur paya chèrement la victoire.

Domitien trouva les Juifs dispersés, vendus comme esclavei, soumis par Titus à payer une taxe, mais su- bissant impatiemment en Orient la loi du vainqueur.

Loin de songer à réporer le mal qu'ils avaient souf- fert, il l'aggrava en se livrant aux plus cruelles exac- tions; la taxe établie par Titus fut augmentée, elle était perçue avec la dernière sévérité. Ceux qui dissi- mulaient leur origine étaient soumis aux plus ignobles investigations (a).

Les rigueurs de Domitien ne s'arrêtèrent pas là. Les conversions au Judaïsme étaient fréquentes sous son régne (6); plusieurs lois avaient été faites pour les

(a) Suétone raconte ainsi un fait dont il a été témoin : Interfuisse me adolescentulwn memini, mm a procuratore inspiceretur nonagenarius senex an circumsectus esset. (Suétone, in Domit., §12.)

(6) L'influence des idées juives sur les païens préoccupait les es- prits : Victoribus vieil legeui dederunt. (Sénèque, de supersti- tione.) Cela faisait dire au poëte Rutilius :

Atqiie utinam nunquam Judaea subacta fuissct!...

« Le prosélytisme juif, caché dans les bas faubourgs du Tibre,

» gagnait progressivement les familles patriciennes, et montait des » esclaves aux. affranchis, des affranchis aux maîtres... » {Les phi-

12 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET EN ESPAGNE,

empêcher (a). Les convertis étaient punis de mort ou de la confiscation de leurs biens, et la même peine frappait ceux qui étaient accusés d'avoir coopéré à leur apostasie. Cette peine contre le Judaïsme s'ap- pliqua plus tard aux premiers Chrétiens. On les dé- signait par le nom d'Impies, et les peines établies par Domitien étaient prononcées tant contre ceux qui étaient accusés de Judaïsme que contre ceux qui étaient accusés d'impiété (6). Toutefois, comme il était diffi- cile, dans le principe, à des Païens de distinguer les Chrétiens des Juifs, on les persécutait indifférem- ment les uns et les autres; c'est surtout ce qui marque le règne de Domitien.

Sous celui de Nerva, les Juifs respirèrent un mo- ment. Cet prince accorda une amnistie générale à ceux qui avaient été poursuivis à raison de leur religion, il défendit qu'à l'avenir on pût les rechercher pour cause de Judaïsme ou d'impiété, et les déchargea des impôts créés par Domitien. Une médaille fut frappée qui conservait le souvenir de cet événement (c). Ce- pendant, si la douceur du régne de Nerva pouvait rendre le repos aux Juifs d'Italie, ceux d'Orient étaient

losophes du siècle d'Auguste. Revue contemporaine, t. v, V^ li- vraison.)

[a) Judœus qui eum qui judaicœ religionis non esset con- trariu doctrina ad suam religionem traducereprœsumpserit, bonorum proscriplione damnetur, miserumque in modum punintur. (Leg. 7, Cod., de Jud.; Diocassius, Hist. rom.; Spen- cer, In orig., p. 33.)

{b) Diocassius, Hist. 7'0?/i.;Dodwel, Dissert, in Cypr. 11, p. 60.

(c) Cette médaille portait ces mots : Calumnia fiscï judaici sublata.

DE LA RUINE DE JÉRUSALEM A CONSTANTIN. 13

réduits à l'état le plus déplorable. On les avait ven- dus sur les marchés, distribués dans les provinces, pour servir aux combats de gladiateurs, ou pour être livrés aux bêtes féroces dans les jeux publics. La plupart étaient dénués de tout et soumis au plus dur esclavage. La Judée supportait impatiemment cet état de servitude; des insurrections y éclataient fréquem- ment, et les armées que Rome y envoyait pouvaient à peine les contenir ; le même esprit se manifestait chez les captifs dispersés dans l'empire.

Chacune de leurs solennités rappelait fortement à leur souvenir la terre dont ils avaient été chassés, le temple qui était l'objet de leur vénération, et, pour se- couer le joug des Romains, leur cœur n'attendait qu'un homme capable de se mettre à leur tête. C'était le Messie, c'était le libérateur qu'ils appelaient chaque jour de leurs vœux. Quelques téméraires essayaient de se montrer, et le peuple se soulevait un moment pour retomber presque aussitôt dans de nouvelles an- goisses. C'est ainsi que Trajan eut, pendant son régne, à étouffer plusieurs émeutes dans la Judée. Trajan n'était cependant pas contraire aux Juifs de Rome, et l'on cite le rabbin Josué comme jouissant à sa cour d'une grande considération. Les choses changèrent de face sous le règne d'Adrien ; il sortit de leur sein un homme qui, par sa bravoure, est digne de trou- ver place à côté des héros les plus célèbres de l'anti- quité.

Barchochebas conçut la noble pensée de délivrer ses frères de leur dur esclavage; il mêla la religion à

14 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET EN ESPAGNE.

des idées d'indépendance et de patriotisme, il se pré- senta comme 1(î Messie, il se fit appeler le fils de l'étoile, et, dans un clin d'œii, il eut rassemblé autour de lui tous les débris épars des enfants dlsraël. On a tourné en ridicule la superstition des Juifs, acceptant aveu- glément ceux qui se présentaient comme leur Messie ; on aurait admirer le courage d'une nation qui, dis- persée en cent lieux diiTérents, au seul aspect d'un homme qui veut être son libérateur, franchit en un instant et les obstacles et les distances, se réunit en une masse imposante, retrouve comme par enchan- tement tout l'appareil de sa grandeur passée, et se- couant la poussière dont l'esclavage l'a recouverte, oppose la plus vive résistance à ses vainqueurs. Adrien, frappé de cette insurrection imprévue, a besoin de la vaillance de toutes ses troupes et du génie de ses meilleurs généraux pour l'étoufTer (a). Barchochebas renouvelle les jours la Judée engloutissait l'élite des légions romaines, et ce n'est qu'après une guerre de trois ans que la charrue passe sur les ruines de Jérusalem, et qu'une ville nouvelle prend la place de l'ancienne Sion. Celte époque, la plus funeste dont les Juifs aient été témoins, est marquée par des actes de la plus féroce cruauté de la part du vainqueur.

Adrien est à peine descendu au tombeau que les Juifs, à qui on avait interdit la circoncision, se soulé-

(a) Adrien, écrivant au sénat, n'eut pas le courage de faire pré- céder sa lettre de la formule ordinaire :

« Si vous et vos enfants êtes en bonne santé, je m'en réjouis; moi » et l'armée sommes en bon état... »

DE LA RUINE DE JÉRUSALEM A CONSTANTIN. 15

vent encore. Antonin le Pieux est forcé de leur ren- dre une partie de leurs droits; ils les obtiennent tous sous Marc-Aurèle, qui, par sa protection, sut leur en- lever l'idée de se révolter. Sévère leur est entièrement favorable, il les admet à toutes les charges publi- ques (a) : les Juifs de Rome sont en honneur à la cour de ce prince ; ils ne perdent rien sous le régne de Garacalla, qui, dans son enfance, avait eu un Juif pourami.

Jusque-là l'état des Juifs s'améliorait, et^ depuis Barchochebas, l'espoir de voir naître un libérateur parlait moins fortement à leur esprit, soit parce qu'ils avaient vu que leurs premières tentatives étaient inu- tiles, soit parce que Adrien avait eu le soin de les dis- perser de manière à ce qu'il leur fût impossible de se réunir.

Bientôt de nouveaux troubles vinrent les affliger dans Tempire. Héliogabale, qui avait formé le projet de réunir toutes les religions, les aurait persécutés si la mort lui en eût donné le temps : ce que Héliogabale ne fit point, ce que Alexandre Sévère et Philippe ne voulurent pas faire, Décius, Valérien et Dioclétien l'exécutèrent; ils persécutèrent indistinctement les

(a) Sévère leur avait accordé le privilège d'être exemptés du décu- rionat qui était, pour ceux qui en étaient investis, une fonction onéreuse à cause des dépenses qu'elle entraînait.

Les Juifs jouirent de celte exemption jusque sous le règne de Constantin qui, en la supprimant, crut devoir, par une marque de déférence, en faire jouir deux ou trois membres de la synagogue pris parmi les plus notables : Binos tel ternns (dit la loi), priti- legio perpeli paliinur nulUs nùminationibus occupari.

16 LES JUIFS EN FRANCE, EN ITALIE ET KN ESPAGNE.

Juifs et les Chrétiens, et leur règne fut marqué par les plus atroces barbaries. C'est par que finirent les empereurs qui précédèrent Constantin. Les Juifs, sous leur règne, furent tour à tour heureux et mal- heureux; mais on voit que ce ne fut jamais le fana- tisme de leurs maîtres, et le désir de les convertir à la religion païenne, qui décidèrent de leur sort. Les empereurs romains luttaient contre une nation qu'ils avaient subjuguée, les princes chrétiens s'a- charnèrent à persécuter des hommes qui étaient nés leurs sujets.

CHAPITRE 11

V°e SIÈCLE

Le Christianisme ne prit une véritable consistance que sous le règne de Constantin; c'est à dater de cette époque que commence, à proprement parler, pour les Juifs, l'ère des persécutions religieuses. Les premiers Chrétiens avaient professé des principes de douceur et d'humanité; l'intolérance et l'orgueil prirent leur place, lorsque le labarum fut déployé à la tête des lé- gions romaines. Les Juifs furent les premiers à en souffrir : cependant combien le Christianisme ne leur devait-il pas? Fille de la loi de Moïse, la religion

CINQUIÈME SIÈCLE. 17

chrétienne dut son établissement à la dispersion des Juifs, qui prépara la chute du Paganisme et la tran- sition à une religion nouvelle. Fruit de l'enthousiasme des temps héroïques et de l'ingénieuse imagination des poètes, le Polythéisme n'avait fait que pencher vers son déclin, depuis que Socrate avait bu la ciguë pour en avoir révélé la frivolité; à force de créer des dieux, les Païens avaient fini par avouer que la Divi- nité leur était inconnue, et leur cœur rendait secrète- ment hommage au Dieu qu'ils ne connaissaient pas (Deo ignotoj. Dans cette disposition d'esprit, le culte des Juifs devait nécessairement attirer leurs regards; la simplicité de la loi de Moïse, comparée aux super- stitions du culte païen, devait les mettre sur la voie du Dieu qu'ils cherchaient; aussi voyons-nous la reli- gion juive devenir pour les Païens un objet d'étude. En Orient, la loi de Moïse était un sujet de méditation pour les Grecs. Dans les écoles d'Alexandrie, les phi- losophes juifs occupent le premier rang, ce sont eux qui mettent en lumière les idées de Socrate et de Pla- ton, qu'ils enrichissent de celles que leur législateur leur a enseignées. Les docteurs hébreux développent leurs traditions, et Philon fait douter s'il s'est appro- prié les idées de Platon, ou si Platon a emprunté les siennes (a)<